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Rubrique Société philosophique de Bourgogne (comptes-rendus et enregistrements)

- Mauro Carbone : être morts ensemble - réflexion sur le 11-09.

Le 4 décembre 2013 - Charles Braverman

Enregistrement et compte-rendu de la conférence de Mauro Carbone du 27 novembre 2013 à la Société Philosophique de Bourgogne.

Enregistrement.

Voici l’enregistrement de la conférence de M. Carbone. Une projection du film d’Iñárritu sur le 11 septembre fait partie de la conférence. Une brève minute correspondant à la fin de ce film est conservée dans l’enregistrement audio (à la cinquantième minute).

Voici également le lien wikipédia correspondant à la présentation de l’ensemble des 11 films autour des attentats du 11/09 : cliquez ici

Conférence M. Carbone : les images et le 11 septembre

Introduction : une expérience qui questionne la philosophie.

Etre morts ensemble est un livre qui vient d’une expérience personnelle. Mauro Carbone est arrivé à NYC le 18 septembre 2001 avec le premier vol en partance de Milan. Arrivé à l’aéroport, direction le centre ville par la gare. Une expérience choquante à la base du livre : son chemin fut traversé par un mur qui était le mur des visages. C’était le mur sur lequel étaient présentes les affiches des gens disparus. Des affiches préparées par les familles. Des photographies qui le regardaient. Autour des photographies : des explications concernant la personne photographiée (parfois à l’ordinateur, parfois au feutre, parfois avec des dessins enfantins). Cela a été quelque chose dont il ne pouvait pas s’éloigner. Il a "dû" les lire les unes après les autres. Chacune réclamait son attention. Une émotion qui frappait encore et encore. Cette expérience est resté tue pendant presque 4 ans ; jusqu’à une période d’études et de recherches à la Columbia. Cela a été l’occasion d’aborder cette expérience. Mais comment la mettre en mots ? Comment l’élaborer et la partager ? Et pourquoi le faire ?

Le fait de partir d’une telle expérience impliquait une certaine idée de la philosophie : une philosophie qui se fait interroger par les expériences politiques, artistiques ou éthiques. Une philosophie qui ne se borne pas à interroger ces éléments. Pas une attitude philosophique qui est celle que nous avons depuis le XIXe et dont notre enseignement est le témoin : la philosophie de l’histoire ; la philosophie de la politique etc. C’est toujours la philosophie qui prend pour objet. Il y a donc ici le projet d’une philosophie qui interroge, mais aussi qui se fait à son tour interrogée, qui se fait mettre en question, qui est prête à mettre en cause ses propres catégories.

La mémoire comme rencontre sensible avec l’essence du monde : Proust et le 11 septembre.

Juste avant ce séjour à NYC, Carbone avait travaillé sur Proust. C’est l’inspiration proustienne du livre précédent qui a alors impliqué certains aspect de sa réflexion sur le 11 septembre. Chez Proust aussi il y a un problème de mémoire. Et il y a aussi une méfiance vis-à-vis de la mémoire volontaire (ou la mémoire de l’intelligence). Cette dernière ne donne pas l’essence de nos expériences passées. Dès les premiers chapitres de Du côté de chez Swann, il découvre la mémoire involontaire (des souvenirs par lesquels nous sommes envahis malgré nous). Ce type de différentiation peut-elle être utile concernant la mémoire d’un événement comme celui du 11 septembre ? Cette mémoire peut-elle avoir un enjeu collectif et donc politique ? Ou n’y a-t-il qu’une mémoire individuelle ? Pourquoi dans le cas d’une mémoire collective faut-il se méfier de la mémoire volontaire ?

La mémoire volontaire, pour une communauté, est le type de mémoire qu’il "faut" avoir pour ne pas oublier ce qui s’est passé et qui nous est arrivés : « il ne faut pas oublier le 11 septembre ou le nazisme ! » Cette mémoire volontaire a tendance à devenir une mémoire volontariste ; une sorte de surmoi collectif. Ce surmoi risque d’impliquer des contre-réactions. L’idée était donc d’examiner les implications politiques de la mémoire volontaire/involontaire commune et toutes ces réflexions se trouvent impliquées dans une « esthétique ».

L’esthétique n’est pas que la philosophie de l’art. Chez les Allemands, fondateurs de l’esthétique, cette dernière est une réflexion philosophique sur notre expérience sensible et l’art s’inscrit donc en elle mais ne la recouvre pas totalement. Or la mémoire involontaire de Proust est esthétique au sens où elle a avoir avec notre rapport sensible au monde (le goût du thé et de la madeleine qui fait ressurgir l’essence du lieu de son enfance - Combray - et non la simple surface de ce lieu). La puissance de cette mémoire est une rencontre sensible au monde qui, dans le cas du 11 septembre, est la rencontre sensible avec les images du 11 septembre (c’est l’expérience du mur des images qui est un choc esthetico-pathique).

L’anesthésie de la mémoire.

Le 11 septembre est un événement éminemment visuel et cela était inclus dans le projet des terroristes. Habermas a souligné cet aspect fondamental : « parler du 11 septembre comme le premier événement qui s’est inscrit immédiatement dans l’histoire mondiale au sens strict. . . sous les yeux de la sphère publique mondiale ». L’essence du 11 septembre est d’être une tragédie en direct dans le monde entier. C’est un événement qui fait du monde sa polis et qui convoque tout le monde à partager la même expérience à partir du partage des mêmes images.

Certains détracteurs ont alors relativisé cet événement au sens où d’autres événements ont fait, par exemple, plus de morts (Rwanda, bombardement de Dresde etc.). Ce n’est pas de la "connerie" c’est du platonisme. Cette objection part du principe que les images ne changent rien à l’événement. C’est donc l’objection de quelqu’un qui ne comprend pas que cet événement est le renversement du platonisme, car ce sont les images qui font l’événement et qui participe de lui. Le monde devient le partage des mêmes expériences sensibles. Platon l’avait compris car le fait de bannir les faiseurs d’images était une manière de signaler le danger des images (et donc leur importance). Pour Platon c’était une tentative d’anesthésier notre rapport au monde.

Concernant les images du 11-09 il y a eu une stratégie cherchant à anesthésier notre mémoire de l’événement. Deux directions complémentaires :

- Certaines images proposées en boucle. Chaque anniversaire, l’avion qui entre dans l’écran de la télé etc. Suggestion d’une éternelle répétition afin d’anesthésier et proposer une thérapie temporelle qui consiste à rétablir la linéarité du temps chronologique écrasée par le trauma du 11-09. Cela est lié à la mémoire volontaire.

- Des images bannies. Des images tellement bouleversantes qu’il était impossible de les anesthésier. Le pouvoir politique, mais surtout les médias, ont alors éliminé ces images. Notamment les images des jumpers. Ces images ont été bannies dès le 12 septembre de la part des médias traditionnels. Un article a même souligné ce fait que les images des jumpers avaient été bannis et il se référait à une image qui a inspiré un roman (Don DeLillo, L’homme qui tombe). Ce n’est pas l’homme qui tombe mais la photo de l’homme qui tombe qui a été la source d’inspiration de ce roman. Ce choix du bannissement est motivé par des raisons de respect de la vie privée et de l’intimité des familles. Toutefois, ce bannissement touche également les œuvres d’art liées aux jumpers.

Mais il s’agit de deux directions complémentaires car elles convergent vers un seul but qui est celui de l’anesthésie de la mémoire pour faire rentrer le 11-09 à l’intérieur d’une narration rassurante. Pour nous éviter le deuil et nous éviter l’élaboration du deuil. L’anesthésie a avoir avec une stratégie de refoulement. Selon Judith Butler : il n’est pas nécessaire de démultiplier les images choquantes, mais la douleur peut être considérée comme une expérience politique et pas seulement privée. La douleur peut donc avoir la valeur d’une expérience collective partagée. Selon elle, la douleur nous fait comprendre que nous sommes tous vulnérables et la douleur nous permet donc d’imaginer une nouvelle idée de communauté. Pour Mauro Carbone, la douleur n’aide pas à comprendre définitivement (elle n’est qu’une prise de conscience temporaire) si la compréhension est liée à l’intelligence et la volonté. Plutôt que comprendre la valeur politique de la douleur, il faut espérer que certaines images que nous avons tous vues puissent faire surgir de nouveau la mémoire involontaire de l’événement duquel nous avons été témoins. La mémoire involontaire nous donne aussi l’essence d’un événement que nous n’avons pas vécu. Deleuze à propos de Proust : ce qui surgit involontairement avec l’épisode de la madeleine, c’est "Combray en-soi, tel qu’il ne fut jamais vécu".

Film 11-09, épisode de Alejandro González Iñárritu : unique épisode intéressant car il ne chercherait pas à raconter une histoire. Il y a quand même une narration, une structure, mais il y a cette tentative de souligner le fait qu’il ne voudrait pas raconter même s’il ne peut que raconter (rôle des images presque constamment noires). La structure de la narration est une structure à travers laquelle nous essayons de rétablir un ordre, réagencer les événements dans un ensemble doué de sens et donc rassurant, c’est reconduire ce qui se passe à des dimensions humaines et donc tolérables. Le but du film d’Iñárritu est de montrer quelque chose qui échappe à la représentation et il le fait d’une manière esthétique (travail sur la sensibilité). C’est par exemple la dissociation image/son. Mais il y a également un son qui n’est pas identifiable au début : il s’agit des corps qui tombent au sol.

P.-S.

Ce compte-rendu n’a été ni écrit ni relu par M. Carbone (des différences peuvent donc subsister avec le contenu de la conférence).

Les réflexions présentes dans cette conférence sont liées à l’ouvrage de M. Carbone intitulé Etre morts ensemble. Il faut alors souligner que le propos de la conférence n’était pas une simple redite du contenu du livre, mais a fourni au contraire l’occasion d’introduire un autre éclairage relatif à ses thèses centrales.

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